Québec

ENTREVUE — à propos de 1759

Entrevue avec le docteur André Charbonneau

À propos de la Bataille des plaines d'Abraham
et du Mur fortifié du Vieux-Québec

(Le 13 septembre 1759)



Voici le docteur André Charbonneau — On le voit ici avec un livre dont il est coauteur, publié en 2008 et intitulé : « Québec, ville militaire, 1608-2008 ». Ce livre en français a aussi été traduit en anglais sous le titre : « Military History of Québec City, 1608-2008 ».
© 2008 Photo Canoë / Par Mélanie Tremblay / Reproduite avec la permission du docteur André Charbonneau.
Source de cette image : canoe.com/?divertissement/?livres/?nouvelles/?2008/?02/?19/pf-4860405.html
Veuillez noter que le texte qui suit résulte d'une entrevue téléphonique entre le docteur Guy Hévey de U-Haul International et le docteur André Charbonneau de Parcs Canada. Ce texte est une transcription très exactement fidèle « mot pour mot » à leurs propos. Vous pouvez donc « écouter cette entrevue tout en la lisant » ou « lire ce texte tout en l'écoutant ».

Pour écouter cette entrevue, il vous suffit de cliquer sur le texte « Écoutez cette entrevue en français » dans la case ci-dessous.

MERCI.


Nous avons l'honneur, le privilège et le plaisir de nous entretenir aujourd'hui avec le docteur André Charbonneau.

Notre conversation va porter sur une année cruciale dans l'évolution du Mur fortifié qui entoure, encore de nos jours, la Haute-Ville du Vieux-Québec.

Cette année cruciale est celle de 1759. Elle a été plus spécialement marquée par la Bataille des plaines d'Abraham du 13 septembre 1759.

Mais tout d'abord, prenons le temps de mieux connaître le docteur Charbonneau…


Monsieur André Charbonneau est docteur en histoire.

Il est présentement responsable des Services historiques de Parcs Canada pour l'ensemble du Québec.

Il a longuement étudié l'histoire du Lieu historique national des Fortifications-de-Québec.

Depuis nombre d'années, il s'intéresse à l'art militaire, sur le plan colonial, au Canada.

Le docteur André Charbonneau est coauteur de deux livres magistraux qui traitent en profondeur de l'histoire du Mur fortifié du Vieux-Québec. Ces deux livres sont intitulés : 

  • « Québec, ville fortifiée, du 17e au 19e siècle », un livre de près de 500 pages qui a été publié en 1982, et aussi…
  • « Québec, ville militaire, de 1608 à 2008 », un livre de 350 pages qui a été publié en 2008 et que les autorités de Parcs Canada considèrent comme « l'ouvrage le plus important et le plus à jour » sur les Fortifications-de-Québec et l'histoire militaire de Québec.

Il est à noter que ces deux livres ont été traduits en anglais.

De plus, le docteur André Charbonneau a signé plusieurs ouvrages sur l'œuvre des ingénieurs militaires dans l'histoire du Canada et aussi sur l'histoire des fortifications au Canada.


Docteur Charbonneau, nous voulons d'abord et avant tout vous remercier vivement de vous prêter à cette entrevue.

Bien, c'est à mon tour aussi de vous dire un grand merci, puisque le plaisir est également pour moi.

Vous m'offrez une belle occasion de partager ma passion pour la Ville de Québec et surtout pour son histoire qui est riche de 400 ans, comme nous l'avons souligné récemment, en 2008.

Et cette entrevue me donne aussi l'occasion de faire connaître une composante importante du patrimoine militaire toujours visible dans le paysage culturel de Québec, et qui a valu entre autres la désignation de la Ville de Québec au titre du Patrimoine mondial de l'UNESCO en 1985, puisque l'un des motifs était que la Ville de Québec était la seule ville en Amérique du Nord qui a conservé les principales composantes de son système défensif colonial.

Donc, je suis très fier aujourd'hui de vous faire connaître davantage cette pièce de patrimoine extraordinaire.


La question centrale que nous aimerions vous poser, docteur Charbonneau, est la suivante :

Comment voyez-vous ce qui s'est passé au matin du 13 septembre 1759, lors de la fameuse Bataille des plaines d'Abraham, et comment voyez-vous le rôle qu'a joué le Mur fortifié du Vieux-Québec lors de cette bataille cruciale ?

Votre question est à la fois très grande et très précise.

D'une part, pour être bref, les murs n'ont pas servi en tant que tels et cela nous pose beaucoup de questions… à l'observateur.

En fait, le matin du 13 septembre, c'est tout le sort d'un continent, le Continent nord-américain, qui est scellé en presqu'une demi-heure. Et en fait, aussi, c'est l'aboutissement de luttes séculaires entre deux grands empires qui se joue, là, en quelque 30 minutes.

Les opérations du siège de Québec, qui s'étaient… qui avaient débuté à la mi-juin et jusqu'au début de septembre, ne nous avaient pas préparés à un aboutissement aussi rapide, aussi bref.

De part et d'autre, les Britanniques qui occupaient la rade de Québec, qui occupaient l'Île d'Orléans au-delà de la rivière Montmorency, la rive sud de Québec, et contrôlaient aussi la circulation dans le port, étaient très prudents.

Et, d'un autre côté, les Français qui étaient retranchés dans la Ville de Québec, mais surtout le long des battures de Beauport, étaient aussi très-très prudents, ne s'exposaient pas. De sorte qu'on se demandait jusqu'à quand le siège durerait. Et, finalement, c'est le matin, dans une brève rencontre, presqu'une escarmouche, que tout s'est décidé, le 13 septembre.

Et de part et d'autre, on se questionne sur les mouvements et les décisions des généraux en ce matin du 13 septembre.

On peut servir toute une série de questionnements pour Wolfe, mais aussi pour Montcalm : pourquoi il est entré si vite en action, pourquoi il n'a pas utilisé la fortification qui était présente derrière lui, pourquoi il n'a pas attendu un certain nombre de temps pour permettre à d'autres troupes de l'accompagner pour affronter les Britanniques lors de cet assaut définitif.


Dans le livre Québec, ville militaire, de 1608 à 2008, dont vous êtes coauteur, docteur Charbonneau, vous faites un relevé très détaillé des forces en présence sur les plaines d'Abraham, au matin du 13 septembre 1759.

Au niveau de leur nombre, il semble que ces forces étaient à peu près égales des deux côtés du champ de bataille, avec 4 426 hommes pour les Britanniques et 4 400 hommes pour les Français.

Ce qui représente une différence de seulement 26 hommes entre les deux belligérants.

Pourriez-vous nous donner une meilleure idée des différences majeures entre les forces en présence ?

Pour bien comprendre ces effectifs ou les forces en présence au matin du 13 septembre, il faut jeter un regard global sur les combattants britanniques et les combattants français qui sont présents, tout l'été, à Québec.

Au printemps, à la mi-juin 1759, les Britanniques arrivent avec plus de 30 000 hommes pour finaliser le siège de Québec. Et, à l'intérieur de ces 30 000 hommes, on doit calculer un fort contingent de la Marine royale (la Royal Navy) qui forme un peu plus de la moitié, près des deux-tiers, et aussi un très grand nombre, 8 000 (environ 8 000) soldats, qui sont originaires des troupes régulières (des fantassins) de l'armée régulière britannique. Et ces fantassins sont déjà très outillés pour les batailles en règle, les batailles en rase campagne. Ce sont des militaires professionnels.

Du côté français, on calcule, en tout et partout, durant toute la saison, durant tout l'été 1759, un grand total de 18 000 combattants. Et là-dessus, plus des deux-tiers sont formés par des miliciens originaires de Québec, de Trois-Rivières, de Montréal. Donc, tous des citoyens qui viennent se porter à la défense du territoire dans le combat ultime de Québec. Et il faut dire que, sur ces 18 000-là, un certain nombre d'entre eux devaient s'assurer des semences, mais, surtout à l'automne 1759, devaient s'assurer des récoltes pour permettre de ravitailler l'ensemble des combattants sur le champ de bataille.

Donc, si on regarde… et puis, et puis… les miliciens forment les deux-tiers des effectifs français et ce sont… ce ne sont pas des soldats professionnels. Ce sont des gens qui sont plus habitués à ce qu'on appelle « la petite guerre » au Canada qu'on mène depuis… depuis plus d'un siècle, qui est une guerre d'embuscades, de tirs sporadiques à couvert, une guerre de harcèlement. Et donc, ce n'est pas du tout la même utilité, ou les mêmes avantages, ou les mêmes forces, ou les mêmes faiblesses que chacun de ces corps de troupes peut présenter.

Et si on regarde la situation au matin du 13 septembre, vous avez raison de dire qu'à peu près, en termes globaux, en termes de total des combattants, c'est à peu près le même nombre, sauf que, du côté britannique, c'est presqu'entièrement des soldats professionnels très habitués à des batailles en rase campagne sur de grands champs de bataille tandis que, du côté français, plus de la moitié, et même près de 60 %, ce sont des miliciens qui sont plus aptes à un autre type de guerre.

Donc, il y a une très grande différence au niveau des qualités professionnelles ou du moins des avantages et des inconvénients que présentent ces forces telles qu'établies.


Docteur Charbonneau, vous venez d'établir clairement les différences majeures entre les forces britanniques et les forces françaises, par rapport à un nombre à peu près égal d'hommes des deux côtés du champ de bataille des plaines d'Abraham.

Y avait-il d'autres forces françaises qui étaient disponibles ou qui auraient pu être disponibles dans la région de Québec, à ce moment-là ou peu après ce moment-là ?

Mais, théoriquement, oui, puisque si on dénombre 4 000 combattants avec Montcalm au moment de l'affrontement sur une force totale de 18 000 soldats ou 18 000 combattants français, théoriquement, il y a d'autres forces de disponibles.

Mais si on regarde plus immédiatement ou plus concrètement ce qui s'est passé le 13 septembre, on voit que… que, dans la chronologie des événements… on voit que Montcalm ordonne à ses troupes, là, de s'amener rapidement à la rencontre des soldats britanniques, sur les plaines d'Abraham, entre 8h00 et 10h00.

À 10h00, il ordonne à ses troupes d'avancer et tout est fini à 10h30.

Sauf qu'à 10h30, Vaudreuil, qui est le gouverneur de la colonie, arrive sur le champ de bataille. Ici, tout est consommé, et il arrive avec 1 000 hommes supplémentaires. Et ce, c'est sans compter aussi les 3 000 hommes, qu'on dit « des soldats d'élite », qui accompagnaient Bougainville pour la défense, là, de toutes les côtes en amont de Québec, et qui arrive sur le champ de bataille à 11h00, alors que tout est terminé. Donc, effectivement, si on regarde dans la demi-heure et dans l'heure qui ont suivi la défaite française, les Français avaient à leur disposition un autre 4 000 combattants qui auraient pu participer à la rencontre décisive.

Mais l'attente est aussi vraie pour les Britanniques, aussi, parce que… si on avait réussi à mettre en bataillon, en ordre de tir, les 4 000 soldats britanniques, le processus se continuait de la descente à l'Anse-aux-Foulons et la montée sur les plaines d'Abraham, et plus on attendait, aussi… plus était grand le nombre possible de soldats britanniques sur les plaines d'Abraham, au matin du 13 septembre.


Donc, docteur Charbonneau, on pourrait penser qu'en se montrant plus patientes et en utilisant le Mur fortifié du Vieux-Québec à leur avantage, les forces françaises auraient pu bénéficier d'un nombre largement supérieur à 4 400 hommes pour combattre les forces britanniques.

Mais qu'est-ce qui a bien pu pousser le général Montcalm et ses officiers supérieurs à avoir si peu confiance au Mur fortifié du Vieux-Québec et aux améliorations apportées à son côté ouest par l'ingénieur français Chaussegros de Léry après 1745 ?

Votre question est très pertinente et elle m'a préoccupé fort longtemps… et elle me préoccupe encore, puisque j'essaie, au travers des différentes recherches que j'ai menées, de comprendre un peu cette raison pourquoi on n'a pas utilisé le système défensif qui était présent à la Ville de Québec et dont la construction remonte… les premières étapes, à 1745.

J'y vois peut-être une des premières raisons dans ce fameux conflit entre officiers métropolitains et officiers coloniaux. Et tout est un peu comme le conflit Vaudreuil-Montcalm.

Vaudreuil étant de naissance canadienne, commandant des troupes, commandant et gouverneur général de la colonie. Et Montcalm étant d'origine européenne, et qui avait la charge de tous les mouvements tactiques. Mais tous les deux s'affrontaient, tout comme les officiers, sur la conception différente de la nature de la guerre en Nouvelle-France et sur la qualité des forces coloniales par rapport aux effectifs métropolitains. Donc, tous les deux ont leurs forces, tous les deux ont leurs faiblesses. Mais c'est probablement dans ces discussions, dans ces conflits entre officiers métropolitains et coloniaux, qu'on peut voir une des motivations de Montcalm de ne pas utiliser la fortification.

Et je m'explique davantage…

Chaussegros de Léry, le concepteur de la fortification, qui était décédé en 1759, puisqu'il meurt à Québec en 1756, était considéré par beaucoup d'officiers métropolitains venant d'Europe… était considéré comme « un colonial », comme « un Canadien », puisque ça faisait plus de 40 ans qu'il habitait la colonie. Et donc, de ce simple fait, on le considérait dans la clique des officiers coloniaux. Et ses travaux ont été largement critiqués par les ingénieurs de Montcalm qui faisaient partie du Ministère de la guerre, par opposition à Chaussegros de Léry qui est un ingénieur qui fait partie du Ministère de la marine.

Donc, il y a aussi une compétition entre ces deux corps du génie français. Et c'est l'habitude des ingénieurs de critiquer le travail du prédécesseur. Entre autres, Pontleroy, qui est un ingénieur de Montcalm, n'avait pas fait de belles observations sur la fortification de Chaussegros de Léry. Par contre, si on se prête à une analyse, et j'y reviendrai tantôt, à une analyse de la fortification au regard des grandes théories de la fortification de l'époque, on s'aperçoit que le travail de Chaussegros de Léry a été quand même... il a mené sa fortification à bien pour répondre aux grands principes de la fortification de l'époque.

Et tous les ingénieurs critiquent l'ingénieur précédent. Et c'est dans ce sens-là que Montcalm a porté foi immédiatement à ce que Pontleroy lui avait dit : que la fortification n'était pas capable de soutenir le siège.

Il faut dire aussi, à la défense de Montcalm, mais c'est peut-être un prétexte, que la partie supérieure de la fortification de Québec n'était pas complètement terminée. La partie supérieure, qu'on appelle « le parapet », ce petit bout de mur derrière lequel se poste le soldat pour tirer sur l'ennemi. Mais on verra (l'histoire nous le démontrera) qu'en temps de guerre, on peut rapidement terminer ce petit bout de mur pour être capable de rendre la fortification tout à fait fonctionnelle.

Donc, c'est un peu pour toutes ces raisons que, moi, j'essaie de comprendre pourquoi on n'a pas fait usage du tout de la fortification conçue par les Français à la toute fin du Régime français à Québec.


Y a-t-il quelque chose, docteur Charbonneau, qui aurait davantage prédisposé le général Montcalm et ses officiers supérieurs à une bataille sur un champ de bataille ouvert, comme les plaines d'Abraham, plutôt qu'à un retranchement temporaire derrière le Mur fortifié du Vieux-Québec pour attendre des renforts, tout en protégeant leurs hommes ?

À vrai dire, je ne connais peut-être pas encore assez la carrière militaire de Montcalm et de d'autres officiers pour tirer des conclusions définitives à cet égard.

Je suis d'ailleurs, non seulement surpris qu'on n'ait pas pensé à utiliser la fortification, mais je suis aussi très surpris par les gestes de précipitation. Puisque, tout au long de l'été, lorsqu'on regarde les actions de Wolfe et de ses brigadiers, ils ont essayé, et essayé, et essayé… d'attirer Montcalm dans ce genre d'affrontement en rase campagne sur de grands champs de bataille. Ce qu'ils n'avaient pas réussi, puisque Montcalm et Vaudreuil étaient très prudents et se tenaient retranchés derrière les fortifications de Beauport, et non pas derrière celles de Québec.

Donc, pour moi, il faudra attendre des études plus poussées sur les décisions des différents… des principaux officiers, au regard des principes de guerre de l'époque ou de l'art militaire de l'époque. Et c'est là, vraiment, qu'on pourra voir, qu'on pourra mieux comprendre leurs gestes, leur prudence, leur trop grande prudence, ou… leur volonté de se confronter à l'européenne, ou plus se confronter dans un contexte de guerre, de « petite guerre », comme on le faisait depuis plus d'un siècle, ici, dans la colonie.

Donc, il faudra attendre ces études au regard de l'art de la guerre de l'époque.


Docteur Charbonneau, à l'époque où cette bataille a eu lieu, c'est Pierre de Rigaud de Vaudreuil qui était gouverneur général de la Nouvelle-France.

Après la Bataille des plaines d'Abraham, n'a-t-il pas formulé une critique très acerbe contre la stratégie du général Montcalm et de ses officiers supérieurs au cours de cette journée fatidique du 13 septembre 1759 pour les Français ?

Et si c'est le cas, que pensez-vous de ses commentaires ?

En fait, ici, il faut être très prudent avant de faire quelques observations. Et je vous dirais aussi, dans le même ordre de pensée, que l'inverse est également vrai. Ce qu'on peut voir à travers la correspondance de Montcalm, avant son décès, c'est un peu l'inverse de ce que Montcalm… de l'expression de Vaudreuil, donc, de sa préférence ici.

Donc, l'un critiquait beaucoup le travail de l'autre et vice-versa.

Et l'historien, devant ces éléments très critiques, doit être très prudent. Et là, il doit appliquer sa règle de base, ce que tout jeune historien apprend à l'université, de faire la critique de source, de vraiment comprendre le contexte dans lequel est écrit un document avant de l'interpréter et de tirer des informations de ce document-là.

Évidemment, la partie est facile pour Vaudreuil. Montcalm, son opposant, est décédé. Il ne peut pas répondre… de faire de la promotion professionnelle. Il peut y avoir toutes sortes de raisons pour expliquer ces commentaires qui sont très-très acerbes dans certains cas.

Donc, tout ça, il faut vraiment être très prudent, faire la critique des sources et essayer de déceler, à l'intérieur de ces commentaires-là, quelles sont les véritables informations qui nous parlent des enjeux militaires, mais aussi, dans un deuxième ordre, des enjeux sociaux ou des enjeux de carrière, des enjeux économiques. Et donc, il faut faire très attention pour ne pas prendre au pied de la lettre les informations de premier niveau qui sont, dans ces lettres, de nature très critique.


Toujours après la Bataille des plaines d'Abraham, docteur Charbonneau, y a-t-il eu d'autres batailles au cours desquelles le Mur fortifié du Vieux-Québec a été mis à pleine contribution, qui pourraient démontrer à quel point il était prêt à remplir pleinement son rôle avant même la bataille du 13 septembre 1759 ?

Je suis très content que vous me posiez cette question-là, puisque ça me donne l'occasion de rappeler quel est l'objectif d'une fortification.

Une fortification est construite pour permettre au défenseur « de soutenir son effort de défense assez longtemps, dans l'attente d'un mouvement de renfort ».

Et donc, si on regarde l'histoire militaire de Québec à la suite du siège de 1759… si on regarde, par exemple, 1760, alors que Lévis tente de reprendre la Ville de Québec en faisant le siège aux Britanniques qui occupent dorénavant, depuis l'automne 1759, le Vieux-Québec, on s'aperçoit que, à l'automne 1759, Murray, qui a succédé à Wolfe au commandement des forces britanniques à l'intérieur de la ville, a décidé de compléter la partie non achevée de la fortification en faisant des petits retranchements au sommet des murs, pour être capable de l'utiliser dans le cas d'un retour des Français au printemps 1760.

Parce que la conquête, la perte de Québec était faite, mais la conquête définitive de la Nouvelle-France n'était pas encore « réalité ». Et donc, à l'automne 1759, les troupes françaises commandées par Lévis se retranchent à Montréal, mais aussi jusqu'au Cap Santé, ici, en banlieue de Québec, au Fort Jacques-Cartier.

Et au printemps 1760, Lévis tente de reprendre la Ville de Québec avant que les premiers renforts arrivent. Et il gagne la Bataille de Sainte-Foy contre Murray, en avril 1760, et commence au début mai le siège de la Ville de Québec, exactement à l'endroit des fortifications que le concepteur, Chaussegros de Léry, avait prévu à cet effet au regard de son implantation géographique. Et il obtient un certain succès (le siège), mais il doit lever le siège dès le moment où arrivent les premiers renforts britanniques. Et il savait, à ce moment-là, qu'une fois le renfort arrivé (britannique), bien, c'en était fait de la cause française, qu'il devait lever le siège et se retirer immédiatement à Montréal.

Donc, on voit, par l'action qui s'est passée à Québec en 1760, que les fortifications françaises occupées par les Britanniques ont répondu à l'objectif d'une fortification, qui est « de soutenir assez longtemps les efforts du défenseur dans l'attente d'un mouvement de renfort ». Et le renfort qui est arrivé au printemps 1760, c'est la flotte britannique qui arrive, la Royal Navy qui arrive avant les quelques supports français qui avaient été envoyés et qui avaient été pris dans la baie de Restigouche.

Donc, on voit que la fortification française, telle que conçue par Chaussegros de Léry, a répondu à son objectif.

Et si on poursuit la réflexion sur le dernier siège qui a eu lieu à Québec, en 1775-1776, alors qu'à l'automne 1775 les Américains (les futurs Américains), dans le cadre de leur Guerre d'indépendance, s'amènent devant Québec pour tenter de réduire complètement la colonie britannique et de l'inclure (d'inclure tout ce territoire-là) à l'intérieur des États-Unis d'Amérique.

Donc, on sait que Québec est le seul point de résistance.

Et la rencontre des troupes de Montgomery et d'Arnold devant Québec, prévue pour l'automne, qui a été retardée au début décembre. On commence à faire le siège de la ville, mais on ne peut pas le faire selon les règles, puisque le sol commence à être gelé. On ne peut pas creuser les tranchées adéquatement, mais on fait le blocus (un siège de la ville), le blocus autour de la ville pour couper les communications.

Or Carleton, qui est le commandant (le gouverneur général, le commandant britannique) se retranche à l'intérieur des murs français et avec quelques centaines de combattants en garnison, dont la grande majorité des miliciens canadiens-français, actionne la fortification et permet de résister jusqu'au printemps 1776, alors que le premier renfort qui arrive, c'est un renfort britannique commandé par le général Burgoyne.

Donc, on voit une deuxième fois, dans l'histoire des fortifications de la Ville de Québec, que le rempart qui avait été conçu et construit par l'ingénieur Chaussegros de Léry a répondu à son objectif qui est « de soutenir le défenseur dans l'attente d'un mouvement de renfort ».

Donc, à deux occasions, vraiment, les fortifications de Québec ont « entré en jeu », comme on peut dire, et ont répondu aux attentes qu'on leur fixait.


En somme, docteur Charbonneau, ne s'agit-il pas ici de « leçons de l'histoire » qui nous apprennent, mieux encore que n'importe quel scénario fictif, à quel point le Mur fortifié du Vieux-Québec était déjà prêt, avant même la bataille du 13 septembre 1759, à remplir pleinement son rôle ?

Effectivement, si on regarde les événements de 1760 et 1775 où la fortification de Québec a bien répondu à son objectif, mais mes observations vont aussi au-delà de cette utilisation.

Lorsqu'on analyse un ensemble fortifié comme les murs de Québec, il faut le regarder au regard des théories auxquelles est confronté l'ingénieur militaire qui a la responsabilité de construire ces ensembles défensifs. Or, si on refait cette démarche de l'ingénieur militaire pour comprendre ce que Chaussegros de Léry a voulu réaliser à Québec à partir de 1745, on s'aperçoit qu'il a très bien répondu aux grands principes de la fortification de l'époque.

Le premier grand principe, l'adaptation à la géographie, je pense qu'on ne peut pas reprocher quoi que ce soit à Chaussegros de Léry au niveau de l'adaptation aux qualités physiques et aux avantages géographiques du site de Québec. Et on doit aussi l'analyser, faire l'analyse géométrique du tracé des profils, d'examiner les angles de tir, d'essayer de découvrir si l'ingénieur a laissé des angles morts, et ainsi de suite.

Et on s'aperçoit que, dans son état de 1759, la fortification de Québec répondait très bien à tous les grands préceptes de construction des fortifications au milieu du 18e siècle. Même, Chaussegros de Léry avait déjà prévu l'endroit où un éventuel siège se ferait devant les fortifications. C'est d'ailleurs à cet endroit-là que Lévis a attaqué la fortification occupée par les Britanniques en 1760. Et comme l'ingénieur-concepteur l'avait prévu, il avait aussi, dans sa construction, doublé les parois du mur à cet endroit précis qui se situe tout près de la porte Saint-Louis.

Donc, le caractère « inachevé » de la fortification, qui devient le prétexte pour Montcalm de ne pas l'utiliser, est un peu un « faux prétexte », puisque Murray a rapidement contourné cette situation-là, a rapidement terminé le sommet pour être capable de l'utiliser au printemps de 1760.

La leçon aussi qu'on retire, c'est que, sans support de garnison, une fortification, qui peut être adéquatement bien construite, ne peut pas être opérée efficacement. Et donc, c'est bien sûr qu'il faut la quantité d'hommes suffisante pour l'opérer.

Et si on regarde les dernières années de la Nouvelle-France, c'est peut-être un peu fataliste, là… de voir que, depuis 1758, c'était une question… tout simplement une question de temps. Même retranché derrière le mur adéquatement construit de Chaussegros de Léry, si on n'avait pas reçu les renforts demandés, on n'aurait pas pu résister plus… tellement plus longtemps, pour empêcher la conquête définitive de la Nouvelle-France.

Donc, il faut bien comprendre ce fait qu'une fortification est bien construite, mais elle est opérationnelle en autant qu'elle ait un nombre suffisant d'effectifs pour l'opérer.

Et, finalement, la grande leçon qu'on retire aussi de 1759, c'est que Québec est au cœur… a été… mais est vraiment au cœur d'un enjeu nord-américain de la Guerre de conquête, mais aussi, je dirais, un enjeu plus mondial, lors de la Guerre de Sept Ans, puisque c'est à partir de la victoire de Québec sur les Français que l'Empire britannique va commencer son rayonnement qui va se développer tout au long du 19e siècle.


Encore une fois, docteur Charbonneau, merci infiniment de vous être prêté à cette entrevue et d'avoir si bien « éclairé nos lanternes » en ce qui concerne l'histoire du Mur fortifié du Vieux-Québec et plus spécialement son rôle lors de la fameuse Bataille des plaines d'Abraham du 13 septembre 1759.

MERCI BEAUCOUP !

Bien… merci beaucoup !